Gamestop, spéculation, et les bananes

Le dans «Non catégorisé» par Eldeberen

Avec l'histoire de Gamestop, je me rend compte que la spéculation est parfois peu claire à appréhender. J'avais vu passer un tweet qui expliquait pas trop mal le principe, mais je me dis que ce billet pourra aider à comprendre pourquoi on en est arrivé au bordel ambiant.

Je ne vais pas trop m'attarder sur Gamestop, le subreddit et le reste, mais expliquer comment on peut spéculer sur des bananes, tout en abusant de la bonne foi du gorille.

Un gorille, ne mangeant pas de banane

La spéculation

La spéculation s'apparente largement aux jeux d'argent : on met un paquet de pognon sur la table, en pariant sur telle ou telle société, et si on a raison, on rafle la mise. À la bourse, il est possible de parier à la hausse (on appelle ça faire un long), ou parier à la baisse (faire un short). Il existe d'autres mécanismes, en particulier le levier, qui permettent d'augementer significativement le gain, mais en augmentant aussi le risque.

Petite anecdote, c'est de là que vient le titre du film The Big Short, et je ne serais pas surpris qu'un autre film sur Gamestop soit tourné dans les années à venir.

Parier à la baisse

Autant il est facile de comprendre comment on faire un long – acheter des actions et les revendre en empochant la différence au passage – autant le short est moins évident.

Imaginons un marché où la banane se vend 1$. Ces bananes sont réparties entre plusieurs animaux, dont un gorille.

Arrive un spéculateur avec 100$ en poche. Il sent que le cours va baisser, et veut parier sur la baisse. Il va voir le gorille, se débrouille pour lui emprunter 10 bananes et les revend tout de suite pour 10$. Notre spéculateur a donc une dette de 10 bananes envers le gorille et 110$ en poche. Le gorille a accepté de préter les 10 bananes car le spéculateur avait de quoi les rembourser avec ses 100$.

Le cours de la banane baisse à 0,90$.

Le spéculateur achète 10 bananes pour 9$, garde 101$ dans sa poche, et rend les bananes au gorille. Le gorille a donc toutes ses bananes, le spéculateur n'a plus de dette et a empoché 1$ de bénéfice net.

Ça, c'est quand le spéculateur gagne. Dans le cas où ça se passe mal (comme ici avec Gamestop), le spéculateur peut vite finir dans le caca.

Reprenons la situation avant le changement de cours. Le spéculateur a une dette de 10 bananes envers le gorille, et 110$ en poche.

Le cours de la banane monte à 2$.

Voyant qu'il risque de ne pas pouvoir rendre ses bananes au gorille, le spéculateur préfère racheter les bananes pour 20$ avant que le cours ne monte encore plus haut. Il pourrait attendre que ça redescende, mais l'issue est incertaine. Le spéculateur rend les bananes au gorille, mais n'a plus que 90$ en poche. Il a perdu 10$ au passage.

On remarquera que si le prix des bananes possédées par le spéculateur dépasse ce qu'il est capable de payer de sa poche, 110$ ici, c'est la banqueroute. Il n'a plus de quoi rembourser le gorille, ça part en défaut de paiement et compagnie. Il peut toujours essayer d'emprunter des sous chez quelqu'un d'autre, mais ça ne fait que déplacer le problème.

Quand on short, il est toujours possible de tout perdre ! Contrairement au long où si le cours chute on peut toujours espérer une montée dans 3 mois, 1 an ou 10 ans (à condition que la boite ne coule pas, mais c'est hors-sujet), le short est risqué à hauteur de ce qu'on met sur la table.

Ce qui m'amène à faire la transition avec l'effet de levier.

Gagner plus avec moins

Quand le spéculateur arrive pour faire un short, il faut qu'il trouve quelqu'un qui lui prête des bananes. Généralement ce nombre de bananes correspond au risque que le spéculateur est prêt à assumer. Dans le cas où :

  • le spéculateur a 100$ à parier
  • la banane vaut 1$ au début
  • en cas de réussite la banane se revend à 0.90$
  • si le spéculateur ne peut plus rembourser la différence, c'est la banqueroute

Le tableau suivant permet de se rendre mieux compte des options possibles :

Nombre de bananes empruntées Argent en poche Gain si réussite Cours maximum avant banqueroute
1 101$ 0.1$ 101$ / 1 = 101$
10 110$ 1$ 110$ / 10 = 11$
100 200$ 10$ 200$ / 100 = 2$
1000 1100$ 100$ 1100$ / 1000 = 1,1$

Le levier, c'est le ratio entre le prix des bananes qu'on achète et l'argent qu'on a au départ. Si je reprends le tableau, ça donne ça :

Nombre de bananes Prix des bananes Levier
1 1$ 1$ / 100$ = 0.01
10 10$ 10$ / 100$ = 0.1
100 100$ 100$ / 100$ = 1
1000 1000$ 1000$ / 100$ = 10

Ce que l'on peut donc remarquer, c'est d'une part que plus le levier est grand, plus le gain est grand mais plus le risque est grand lui aussi ; et d'autre part qu'il est possible de parier plus que ce que l'on a. Ce deuxième point est important, car c'est couramment utilisé pour maximiser les gains.

D'autre part, à chaque fois que quelqu'un gagne de l'argent par ce biais, c'est quelqu'un d'autre qui en perd. Dans le cas où le spéculateur gagne 10$, c'est les animaux de la jungle qui globalement perdent 10$ (par la revente de bananes moins chères que leur prix d'achat). À l'inverse, si le spéculateur perd 10$, les animaux gagnent globalement 10$.

Et Gamestop dans tout ça ?

Si on applique un ratio entre le cours de l'action Gamestop et celui de mes bananes, voilà ce que ça donne :

Le spéculateur (Melvin Capital) fait un short sur la banane (Gamestop) quand le cours est à 1$ (~18$). Les animaux se rebiffent, et décident d'acheter des bananes et de ne pas les revendre, ce qui fait monter le prix à cause de la loi de l'offre et de la demande. Le prix monte, monte, jusqu'à environ 20$ la banane (~380$). Le spéculateur fini par solder ses positions, mais en perdant un paquet d'argent au passage (~3 milliards de dollars selon Melvin Capital).


Image de couverture : un gorille, ne mangeant pas de banane. Wikimedia*

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